Francaisdefrance's Blog

06/09/2010

L’Irak, sept ans et demi après…

Très bonne analyse… Je recommande.

FDF


Par Albert Soued, écrivain, http://soued.chez.com pour www.nuitdorient.com

6 septembre 2010

Dans l’empire ottoman, au 19ème siècle, les Arabes pauvres de Mésopotamie, entre le Tigre et l’Euphrate se sont convertis en masse à la shia’h, sous l’influence du voisin, l’Iran. Depuis son indépendance en 1921et le rattachement du Kurdistan en 1925, jusqu’à l’intervention de la coalition américaine en 2003, l’Irak est peuplé d’une majorité shiite (60%), avec 2 fortes minorités sunnite et kurde et il est gouverné par la minorité sunnite. Avec la dictature de Saddam Hussein de 1979 à 2003, la minorité sunnite gouvernante a été souvent recrutée dans le fief du chef, la province de Tikrit.

Saddam Hussein est venu au pouvoir grâce à l’armée et au parti Baath, parti nationaliste et laïc. Pour qu’il puisse se maintenir au pouvoir, durant une grande partie de son règne, Saddam Hussein a pratiqué d’une main de fer la « thai’fiyah », c’est-à-dire le nationalisme irakien non confessionnel, interdisant tout discours communautaire et toute activité sectaire.

On était d’abord Irakien, ensuite Musulman, ensuite appartenant à telle tribu, ou à telle famille.  Ainsi pendant de nombreuses générations « les sunnites » formaient les classes dirigeantes du pays, sans apparaître comme tels, puisqu’un sectarisme caché de fait était de rigueur. Vers les années 90, au moment où l’Islam conquérant du jihad et de la « oumma » (nation musulmane) se répandait dans le monde, notamment depuis que le voisin persan, devenu une république islamique, a montré ses velléités de domination, Saddam Hussein a commencé à islamiser ses institutions, l’éducation et le culte, en construisant des mosquées et des « madrassas » (écoles religieuses).

Les Américains ont mis fin à la prééminence sunnite, en démantelant la police et l’armée et en interdisant le parti Baa’th, faisant l’erreur de congédier tout l’encadrement compétent qui faisait marcher le pays et qui n’était nullement favorable à Saddam Hussein, ni forcément au parti Baa’th. De plus, cet encadrement essentiellement laïc pouvait s’ouvrir plus facilement aux notions de démocratie, de liberté et de respect de l’autre. Plus d’un million d’Irakiens techniquement compétents et souvent de potentiels investisseurs ont dû fuir leur pays, allant se réfugier en Jordanie pour les uns ou en Syrie pour les autres.

Le régime de Saddam Hussein s’est effondré en un clin d’œil parce qu’il était haï aussi bien par les Kurdes pourchassés et la majorité shiite défavorisée que par les supposés soutiens du pouvoir de Saddam Hussein, les Arabes sunnites.

Du fait de leur erreur politique, les Américains ont dû reconstruire, à partir de rien et dans les pires conditions, toute la police, toute l’armée et toute l’administration d’Irak. Et ce n’est pas terminé, malgré la promulgation de l’amnistie en 2008, permettant de recruter des anciens cadres sunnites, même affiliés au Baath. A leur avantage, les Américains ont donné aux citoyens irakiens le goût des élections libres et non truquées, de la pluralité et des institutions démocratiques.

L’insécurité provient surtout de cette erreur de gestion de l’après-guerre qui a permis aux laissés pour compte sunnites de l’armée et de la police de s’attaquer aux banques et aux institutions financières et de se constituer en milices agressives, s’étant emparé de stocks d’armes et d’explosifs.

Al Qaeda en a profité pour infiltrer, avec la complaisance de la Syrie, des vétérans de l’Afghanistan, des soldats de la terreur venant surtout d’Arabie, du Yémen et d’Algérie. Pour imposer ses desiderata à l’Irak, l’Iran a formé et armé des milices shiites, qui interviennent sur ordre. En 2006, on avait atteint le nombre de 100 morts civils/j du fait des attentats terroristes, exécutés par une milice ou l’autre, sans compter les pertes de l’armée américaine qui dépassent les 4000.

Les excès de ces milices ont été à l’origine des succès de la contre-attaque du général Petraeus en 2008/9. En effet grâce à l’aide de la population excédée, grâce à la coopération des tribus qui ont été protégées par l’armée, grâce à des offensives massives et ponctuelles dans les zones où les milices étaient concentrées, Petraeus a eu raison d’elles. En 18 mois, les pertes ont été divisées par 10.

Or depuis que Petraeus a été promu responsable de l’Asie et depuis que le président américain a annoncé le retrait progressif des troupes américaines d’Irak, les attentats ont repris, sans jamais atteindre leur niveau de 2006 (moitié moins d’actes hostiles et 1/3 des décès par attentats). Qu’en est-il ? Ce sont toujours les mêmes factions qui agissent pour le compte de l’Iran (Force al Qods surtout) ou d’al Qaeda, ou bien des vengeances sectaires ou tribales. Pourtant la Syrie contrôle de plus en plus ses frontières, limitant les passages à une dizaine d’hommes-suicide par mois. Cela suffit pour renforcer l’insécurité dans la capitale, à Mossoul ou à Kerbala.

Les élections législatives en mars 2010 ont contribué à la recrudescence des attentats contre les civils. Et contrairement à celles de 2005, lors de celles-ci les sunnites n’ont pas boycotté le scrutin, présentant nombre de candidats sur des listes diverses. Les listes shiites étant également nombreuses et divisées, aucune majorité cohérente ne s’est dégagée du scrutin, et aucun gouvernement n’a réussi à se former depuis cette date. Le 1er ministre sortant, le shiite Nouri al Maliki expédie les affaires courantes, tout en espérant demeurer à son poste.

Pourtant la sensibilité sunnite est aujourd’hui au centre de l’échiquier politique, puisque le chef du bloc irakien (al I’rakiya), le laïc et shiite Iyad Allaoui, regroupant une coalition sunnite/shiite, a obtenu le plus de sièges, soit 91 sur 325, nombre insuffisant pour gouverner. Pour ces deuxièmes législatives, Nouri al Maliki a pris la tête d’une nouvelle formation dépassant elle aussi la communauté shiite, l’Alliance pour l’Etat de Droit, qui a eu moins de succès que prévu (89 députés). Il s’est donc allié avec l’Alliance Nationale Irakienne, arrivée en 3ème position (70 députés) qui englobe la mouvance de Moqtada al Sadr (40 députés), proche de l’Iran (2). Pour avoir une majorité de gouvernement (163 députés), il faudrait qu’il rallie aussi la coalition kurde (43 députés). A cela se sont ajoutés des accusations de fraude et de nouveaux décomptes des voix et une possible invalidation d’élus soupçonnés d’avoir appartenu au parti Baa’th. La Cour Suprême Irakienne devra trancher les litiges.

Le guide spirituel de la communauté shiite, Ali al Sistani — qui intervient rarement en politique — a appelé pourtant les partis à « accélérer la constitution d’un gouvernement capable d’assurer la sécurité et la stabilité« .

Un ancien exilé aux Etats-Unis, Ahmed Chalabi qui avait beaucoup déçu les Américains pour ses informations douteuses et ses mauvais conseils (3), tente aujourd’hui sa chance à nouveau, servant d’intermédiaire entre les partis, sans que l’on sache s’il facilite la négociation ou s’il l’embrouille. Il chercherait plutôt à se hisser à la tête du pouvoir.

Bien que doté de structures démocratiques plus ou moins adaptées au contexte socio-culturel, l’Irak ne semble pas encore avoir les hommes responsables ayant la mentalité adéquate pour mettre en marche ces structures.

D’après Karim Pakzad, spécialiste de la région à l’Iris (Institut des Relations Internationales et Stratégiques), il y a place pour l’optimisme, parce qu’après le départ des troupes étrangères, pas toujours appréciées, les Irakiens vont se ressaisir par simple « honneur national » ou par défi, profitant de la démocratie qu’on leur a laissée pour s’auto-gouverner. Il n’est pas sûr néanmoins que l’Irak ne sombre pas dans le chaos ou dans le giron iranien, l’avenir politique et sécuritaire de ce pays rénové dépendant de la lutte pour l’hégémonie régionale entre l’Iran shiite et l’Arabie sunnite.

Notes


(1) A fin août, les dernières brigades de combat ont quitté l’Irak et il ne reste plus que 50 000 hommes cantonnés à la périphérie des villes, hors des zones à risques, sécurisées par les troupes irakiennes. Mais ils sont prêts à intervenir à la demande des Irakiens. A fin 2011, ils ne seront plus que 10 000. Forte de 200 000 hommes l’armée nationale n’est pas encore capable d’assurer la sécurité totale du pays. Il lui faudrait encore 2 ou 3 ans.

(2) L’Iran finance 2 partis shiites, le mouvement de Moqtada al Sadr, à concurrence de 8 millions $/mois et le Suprême Conseil Islamique d’Irak pour 9 millions$/mois.

(3) Ahmed Chalabi est à l’origine de l’information sur l’existence des armes de destruction massive en Irak et il a fortement contribué au renvoi des cadres de l’armée et de la police baa’thiste. Il a contribué au jeu sectaire, sinon à la guerre civile. Pour le général américain Roy Odierno, il serait compromis avec un des éléments les plus radicaux d’Iran, le commandant de la force al Qods, Kassem Souleimani.