Francaisdefrance's Blog

08/07/2010

Abû Zayd est mort : hommage au « Soljenitsyne de l’islam ».

De même que le communisme eut ses dissidents ayant mis leur peau au bout de leurs idées, l’Islam abrite en ses terres des penseurs réformistes dont le courage force le respect. Car si critiquer les dogmes islamiques en Europe relève du courage, le faire dans les pays musulmans relève de l’héroisme. L’egyptien Abû Zayd est mort lundi dernier à 66 ans dans l’indifférence médiatique, révélant l’inculture de nos journalistes plus prompts à donner de larges tribunes à des imâms issus des Frères Musulmans (Le Figaro l’a encore démontré cette semaine avec Tariq Oubrou) qu’à servir de relais efficaces aux Lumières arabes.

Dans l’étude L’islamisation de la France (éditions de Bouillon), j’avais dressé le portrait de celui qui n’eut à la fin de sa vie que le choix de l’exil en Hollande afin de préserver sa sécurité :

« Le cas du penseur Abû  Zayd est un résumé à lui tout seul des crispations que suscitent l’école réformiste dans les milieux religieux . Egyptien né en 1943, il obtint sa maîtrise de langue et de littérature arabe à l’université du Caire en ayant choisi pour mémoire  l’interprétation rationnelle du Coran par les mutazilites[1] . Après avoir passé un doctorat consacré aussi aux études Coraniques, Abû  Zayd apprit l’anglais puis partit approfondir son cursus à l’université de Pennsylvanie de 1978 à 1979, grâce à une bourse de la fondation Ford. Il y étudia la linguistique, l’anthropologie la sociologie et l’herméneutique qui le prépareront à l’obtention d’une thèse (en 1985)  sanctionnée  par les félicitations du jury.

A l’université d’Osaka où il reste 4 ans afin d’enseigner la pensée arabe moderne, il met le temps à contribution pour écrire un de ses principaux ouvrages : « Le concept du texte. Etudes sur les sciences du Coran »[2]. Il entame enseuite la rédaction d’un second essai au titre évocateur « Critique du discours religieux » achevé en 1992. L’université du Caire récompense l’intellectuel en le promouvant au rang de professeur associé au département de langue et de littérature arabes à la faculté des arts. Mais la tranquillité est de courte durée. Rachid Benzine explique « Courageusement, il exprime ses critiques, ne craignant pas, notamment, de dénoncer l’hypocrisie de certains oulémas qui, dans les années 1980, tout en prétendant être les interprètes les plus dignes de la foi sur les questions islamiques, ont légitimé des sociétés d’investissement islamiques qui ont facturé un taux d’intérêt de 25%, ruinant ainsi toute une partie de l’épargne de la population pauvre égyptienne ».[3]

Cumulé à son hardiesse en matière d’approche critique du Coran, il n’en faudra pas moins pour que le professeur chargé de faire un rapport sur ses écrits, Imam d’une des principales mosquée du Caire et lié aux institutions financières critiquées, infléchisse les décisions de l’Université qui lui refusera sa titularisation. C’est alors qu’une gigantesque polémique d’échelle nationale s’étend dans la presse : ses adversaires conservateurs décident de lancer des poursuites judiciaires, rendues possible par la pénalisation égyptienne des idées hétérodoxes concernant l’islam. Le 14 juin 1995, Abû Zayd est déclaré apostat, les magistrats sur la base de la charia ordonnent qu’il soit séparé de sa femme, ce que la Cour de cassation approuvera en août 1996. Lui sont reprochés, outre des critiques d’Al Azhar et de l’idéologue Frère musulman Sayyed Qutb, la présentation du Coran  comme étant une œuvre écrite par des humains, l’interprétation de certains passages du Coran comme étant des métaphores, ainsi que l’usage de la raison critique. Reconnu apostat, des professeurs de l’université Al-Abû Zaydhar, « grand centre théologique de l’Egypte » précise Rachid Benzine, demandent sa condamnation à mort tout comme les milieux islamistes. En 1999, les tribunaux civils égyptiens condamnent également Abû Zayd à la peine de mort, alors qu’ils ne sont pas censés appliquer la charia, démontrant toute l’ambiguïté de la séparation des pouvoirs dans des pays islamiques. Le cas Abû Zayd n’est malheureusement pas une exception. Nawal al-Saadawii, écrivain militante de la cause féministe, comparue pour « hérésie » devant les tribunaux pénaux du Caire en 2001. Avant lui, ce fut à la fin des années 1980 ,Taha Hussein diplômé d’Al Azhar, qui après avoir étudié en France la pensée philosophique, écrit un livre On Pre-Islamic Poetry, critiquant la nature intouchable et révélée du Coran. Audacieux, il va jusqu’à remettre en cause le bien fondée de l’existence d’Al-Azhar qu’il juge obscurantiste, ce qui impliquera sa démission des institutions universitaires. Depuis les années soixante, une liste de 300 ouvrages ont été « mis à l’index » par l’Académie des recherches islamiques. »

Extrait tiré du chapître L’école réformiste libérale: l’ultime espoir de l’étude L’islamisation de la France, parue aux éditions Godefroy de Bouillon en 2006.

source : islamisation.fr


[1]Abou Zayd,  Rationalisme dans l’exégèse : Une étude de la question de la métaphore dans l’Ecriture selon les moutazilites, 1972

[2] Abû Zayd, Mafhûm al-Nass : Dirâsa fi Ulûm al-Qur’ân, Beyrouth,1990

[3] Rachid Benzine, Les nouveaux penseurs de l’islam,Albin Michel, 2004, p.186

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